En quête de style #3 : présence et accent

Publié le 12 mai, 2010 à 1:27 par Erwan Burban

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(article paru dans le numéro de mars-avril 2010 de la revue Musique Bretonne)


Le texte précédent avait fait apparaître une convergence inattendue entre les outils électroniques de production musicale (sampleurs notamment) et les premiers éléments identifiables d’une musique traditionnelle pensée comme improvisation non-mélodique. Longueur de chaque note finement réglée, dépassement de l’alternative entre binaire et ternaire : chacun de ces paramètres est au coeur de la production musicale tant du sonneur que du beatmaker (1).
Ces paramètres musicaux (longueur de la note, division du temps) existent bien dans les musiques de notre environnement sonore quotidien, c’est à dire dans la musique d’ambiance des radios commerciales, de la télé, des transports,… Par contre, ils n’y ont pas le même statut, ils n’y jouent pas le même rôle.
On peut en effet comparer les outils de l’improvisation non-mélodique aux éléments d’une table de mixage : boutons à enfoncer, à tourner, curseurs,… Pendant un concert de chanson française par exemple, tous ces éléments ont été préalablement réglés. Ils peuvent être un peu modifiés d’un morceau à l’autre ou d’une partie à l’autre,  mais ils ne sont pas mis en jeu en tant qu’élément du discours musical. Pendant un concert de musique électronique au contraire, tous les éléments de la table de mixage (jusqu’aux plus imprévus) vont être travaillés en direct, modifiés, en constante interaction les uns avec les autres. Comme le musicien « électronique », le musicien « de tradition » joue à chaque instant avec des paramètres musicaux qui sont habituellement, dans la plupart des autres musiques, réglés par défaut, une fois pour toute, pour toute la durée du morceau.
Sans nous illusionner sur l’exhaustivité d’une telle entreprise, poursuivons l’inventaire des paramètres musicaux mis  en jeu dans les musiques traditionnelles de Bretagne, de l’autre côté du miroir qui nous est tendu par le solfège néo-classique du 19e siècle…

Nuances ? Volume ? Présence !

En musique classique, une phrase musicale peut être plus ou moins forte : on appelle ça les « nuances ». Pendant de nombreux siècles, les partitions ne mentionnaient pas ce « détail ». Elles sont ensuite devenues plus précises, jusqu’à cumuler les F (Forte, c’est à dire fort) entre eux, les opposer à des P (Piano, c’est à dire pas fort), les diluer avec des M (Mezzo, c’est à dire moyennement) et les renforcer avec des « ssimo »…
Tout semble simple, mais un paradoxe guette, tapi dans l’ombre de nos oreilles… Quand on parle des nuances de la musique classique occidentale on a tendance à les confondre avec le volume. Il ne s’agit pourtant pas du même paramètre. L’expérience suivante permet de comprendre la différence entre « nuances » et « volume » : écouter un moment de musique pendant lequel un instrument joue « Pianissimo » (très « Piano » : pas fort du tout, donc). Monter le volume de l’appareil jusqu’à entendre le même son très fort : on entend encore que l’instrumentiste joue « Pianissimo », mais on l’entend… à fort volume ! La même expérience peut être faite avec un moment de musique orchestrale « Fortissimo » (très « Forte »). En baissant le volume de l’appareil, le son est effectivement plus faible, mais on perçoit bien toute l’énergie déployée par les musiciens : ils continuent à jouer « Fortissimo » !
Autre élément distinctif entre ces deux notions : on parle de nuances au pluriel, chaque phrase musicale étant caractérisée par une nuance en particulier ou par une évolution de nuances. Le volume, lui, est sensé avoir été réglé une fois pour toute, il n’y en a qu’un et il  s’applique à toute la durée d’un moment de musique.
En musique traditionnelle comme dans la plupart des musiques, le volume n’est pas un paramètre qui a du sens, on ne s’en sert pas pour « musiquer ». Plus spécifique et moins facile à admettre : les nuances ne sont pas non plus utilisées. Alors qu’elles n’ont cessé de se préciser et de se complexifier en musique classique, les nuances ne sont en musique traditionnelle que la marque d’une interprétation bizarre, décalée. Lorsque les phrases musicales sont soulignées par des nuances (2), il s’agit le plus souvent d’une chanteuse de chorale paroissiale ou d’une personne venant du chant « de salon ». On peut trouver ça intéressant, voire même l’apprécier, mais il s’agit bien de l’influence extérieure d’un autre type de pratique musicale, qui n’a jamais été intégré durablement.
Le volume concerne l’ensemble d’un moment de musique, les nuances concernent les phrases musicales, mais en musique traditionnelle il se passe bien peu de choses sur ces deux plans. Ce paramètre de force du son, de puissance, d’intensité, est mis en oeuvre à un autre niveau : c’est en effet chaque note qui a son volume, sa nuance ! La norme informatique MIDI, qui permet de donner des ordres à des instruments électroniques, intègre elle aussi ce paramètre et le nomme « présence ». Chaque note peut ainsi être plus ou moins présente, aller de la « ghost note » (note fantôme) du jazz, presque inaudible, à la note « plus forte que les autres ». Pour qu’un phrasé soit vivant, il faut que chaque son ait l’intensité qui convient, pouvant ainsi être mis en avant ou au contraire éloigné. Ce critère de présence est un outil de plus pour modifier la perception de phrases qui sont par ailleurs, sur le plan des hauteurs, tout à fait semblables.

Accentué, ça ne veut pas dire plus fort…

Si un accent était le fait de jouer plus fort une note en particulier, la réflexion précédente sur la présence aurait pu suffire. Il n’en est rien. Il est tout à fait possible de jouer moins fort une note accentuée. C’est juste particulièrement difficile, surtout en temps réel, intuitivement : avis aux virtuoses !
L’accent correspond en fait à une modification de la forme d’un son. Cette forme, c’est la façon dont le son arrive dans nos oreilles. Pour simplifier, on pourrait dire que les sons apparaissent plus ou moins brutalement. Chacun a déjà entendu le son produit par le frottement des doigts sur un verre : on n’entend pas trop le début du son, il vient à nos oreilles tout doucement. A l’inverse, si on cogne avec sa cuillère sur le même verre, le son nous parvient d’un seul coup, on entend très nettement le début du son. Il s’agit là de formes de sons particulièrement opposées. La plupart des instruments ont une forme de sons particulière. Le fait de rendre plus brutal ou d’appuyer l’attaque d’un son, c’est ce qu’on appelle l’accentuer, y mettre un accent.
Le chant est l’instrument idéal pour varier les accents, les paroles elles-mêmes impliquant des attaques différentes. Pour s’en convaincre, on peut comparer deux phrases assez proches : « Comme j’y regrette ma mère » – « Mais j’y regrette mon père ». Au-delà du sens, les sons eux-même produisent un effet d’accentuation : sur la première syllabe pour la première phrase (co…) et sur l’avant dernière pour la deuxième (pè…). Bien sur, rien n’empêche le chanteur de rajouter des accents ailleurs ou d’atténuer les accents naturels liés à la variété des consonnes… L’instrumentiste, lui, ne peut que s’efforcer d’approcher cette diversité d’accents : Teu, Peu, Dweu, Meu, Veu,… Que de « nuances » dans les accentuations possibles de chaque note !
Ceci dit, quand on parle d’accents, on parle le plus souvent du cas particulier de certaines notes particulièrement mises en valeur. Leur attaque est durcie ou appuyée, on dit alors qu’il y a un accent. Ce paramètre, que l’on peut aborder sur le mode du oui/non (accent/pas d’accent) est bien sûr important, mais n’est pas pour autant universel. Comme tous les paramètres présentés, il s’agit d’un ingrédient utilisé intuitivement au moment de jouer, dont le dosage ne peut être défini de manière fixe et simple. Les accents permettent de structurer des phrases, de jouer avec la rythmique d’une danse. Ils sont mis en jeu dans l’improvisation non-mélodique de manière plus ou moins libre suivant la fonction et le contexte de la musique qui est en train de s’inventer (à écouter, à danser telle ou telle danse,…).

Une musique de notes ?!

On pense généralement que la musique traditionnelle n’est justement pas une musique de notes. C’est le classique qui est une musique de notes ! Le jazz aussi ! D’ailleurs, en jazz, il y en a plein, des notes !
Pourtant, arrivés aux deux-tiers de l’inventaire, je suis le premier surpris de retrouver ces notes au coeur du fonctionnement musical, bien plus que dans d’autres musiques : longueur des notes, placement égal ou plus ou moins inégal des notes à l’intérieur du temps, présence de chaque note, accentuation ou non de chaque note…
Musique classique, romantique, une grande partie du jazz, musiques de diffusion massive,… toutes ces musiques sont en fait des musiques de phrases. A l’inverse, étrangement, et contrairement d’ailleurs à ce que j’ai moi même cru pendant longtemps, la musique traditionnelle de ce coin d’Europe occidentale me semble bien être une magnifique musique… de notes !
Des mêmes perles de « son », certaines cultures musicales les uniformisent et en font des colliers. D’autres les polissent pour donner à chacune une forme et une couleur unique, puis en font des tableaux éphémères.
Le prochain texte présentera un dernier mode de transformation de nos quelques « perles sonores » (les notes, donc !), le plus connu probablement : l’ornementation. Il tentera également de préciser la spécificité du phrasé…  dans une musique qui n’est pas une musique de phrases !

(1) Beatmaker : celui-celle qui fabrique des rythmiques à l’aide d’outils électroniques.
(2) Au lieu d’être camouflées par l’improvisation non-mélodique permanente…